jeudi 8 avril 2021

Notes sur "Fukushima dix ans après", Cécile Asanuma-Brice

 Fukushima, 10 ans après - Sociologie d'un... de Cécile ... 

Sociologue et chercheuse au CNRS, notamment sur les politiques de logement au Japon, Cécile Asanuma-Brice avec une grande limpidité rend compte dans ce livre de dix ans de gestion sociale de la catastrophe nucléaire du 11 mars 2011

, et analyse ce qu’elle nomme « la violence structurelle des sociétés libérales », une violence, qui rappelle-t-elle n’est pas nouvelle, mais « inhérente à la gestion des catastrophes industrielles dans un contexte de libéralisme effréné qui vise à préserver sa ligne et à maintenir son équilibre coûts-bénéfices ». Chaque acteur, chaque victime de la catastrophe de Fukushima a produit un récit propre aux responsabilités qui étaient les siennes, institutions internationales, gouvernement, entreprise, citoyens, et Cécile Asanuma-Brice s’attache à tous, enquêtant depuis dix ans sur ce sujet.

Après un premier chapitre qui relate la catastrophe et les premières semaines qui ont suivi, et où la chercheuse redit la gestion impossible d’une telle catastrophe à laquelle personne ne peut être préparée parce que personne ne peut l’imaginer : « aucun système n’avait été mis en place pour la gestion d’une telle crise ». S’en suit une gestion approximative, élargissements successifs de la zone de contamination à évacuer, et une obsession : limiter les évacués pour éviter une situation qui serait incontrôlable. Le plus délirant dans toute cette histoire ce sont les recommandations de la Commission internationale de protection radiologique pour qui, en situation d’urgence, il est possible d’élever « la fourchette du taux de radiation acceptable pour tout citoyen de 1-20 à 20-100 mSv/an ». Le gouvernement suivra ces recommandations !

Face à ces directives incertaines, les citoyens s’organiseront. Cela est relaté dans le deuxième chapitre. Si, avec le temps, la mobilisation a faibli, si certaines associations ou réseaux ont cessé leurs activités, cette auto-organisation a été très importante pour gérer la catastrophe et notamment l’épineuse question de la remontée du seuil de contamination. Parmi cette mobilisation, la création de centres de mesures citoyens a été capitale pour montrer la dangerosité de la situation. Citons également, les réseaux de solidarité (évacuation, hébergement, suivi sanitaire, aide matérielle), les manifestations pour l’arrêt du nucléaire, l’aide juridique. Ces différentes actions poussèrent « les autorités à mettre en place ce qui manquait ». Mais en face, l’expertise jouera la carte de la normalisation de l’accident, Fukushima ne débouchant pas sur des réformes institutionnelles, soit une sorte d’« apocalypse ordinaire » selon l’expression d’une autre chercheuse, Valérie Arnhold, que cite Cécile Asanuma-Brice.

Avec 150 000 logements détruits, et plus de 126 000 personnes réfugiées, la problématique d’une mise en place d’une politique de logement est analysée au troisième chapitre. L’État japonais s’est mainte fois discrédité, faussant le calcul du nombre de réfugiés : comme s’il maîtrisait une situation qui se résorbait, comme si la page était tournée. Le premier ministre de l’époque, Shinzo Abe déclarant – sans rire - en 2013 « Fukushima is under control » !                         Que n’ont-ils pas fait pour se voir attribuer les JO de 2020 ! Discrédit aussi sur la définition des groupes de réfugiés : les réfugiés ayant reçu l’ordre d’évacuation, et les « réfugiés volontaires » partis de leur plein gré. Faut-il ajouter, parce qu’ils n’avaient le choix ?… Cela a son importance car le gouvernement n’était pas prêt à soutenir tout le monde ! Ces « réfugiés volontaires » ne seront pas reconnus juridiquement comme des réfugiés. Des logements provisoires seront donc mis en place et achevés en décembre 2011. La grande majorité de ces sites ont fermé en 2017, mais certains sont encore occupés dix ans après, « les résidents sommés de partir n’ayant pas eu d’endroit où aller ». Faut-il encore ici ajouter, rappeler que « décider de partir n’est pas une choses facile » ? Cécile Asanuma-Brice pointe ici une chose fondamentale : l’absence de soutien au refuge des administrations en charge des prestations sociales.

Les conséquences sanitaires de la catastrophe sont abordées au quatrième chapitre. Ainsi les ouvriers employés sur le chantier des centrales nucléaires, chantier dévoreur de main d’oeuvre et bien peu informés sur les risques réels. De même, les autorités ont tout fait pour minimiser la multiplication du nombre des cancers de la thyroïde, qui pour elles, n’avait aucun lien avec l’explosion de la centrale. Minimiser les risques et les conséquences étaient aussi l’enjeu pour redémarrer les centrales nucléaires mises à l’arrêt. Importantes furent aussi les conséquences psychologiques : suicide, divorce, isolement, absence de perspective, ostracisme et violence sociale (les réfugiés sont vus comme des profiteurs), beaucoup de personnes était tiraillé « entre l’incertitude et l’espoir de pouvoir rentrer chez elles… Les autorités leur avaient fait miroiter qu’elles pourraient rentrer, fondant chez elles un vœu pieu au regard des travaux qu’il était nécessaire de faire pour qu’elles puissent vraiment revenir ».

Cécile Asanuma-Brice évoque à nouveau cette violence structurelle en analysant les conséquences psychologiques : avec l’épreuve de la catastrophe elle-même, peu d’informations sur la sévérité de l’accident nucléaire, et un état d’attente long, stérile. Au final, les médecins diagnostiqueront des syndromes de stress post-traumatiques. Selon le professeur Takuya Tsujiuchi (faculté des sciences humaines à l'université de Waseda) « la situation n’aurait pas atteint une telle proportion si les autorités n’avaient pas refusé systématiquement l’accompagnement au refuge tout en prônant le retour à tout prix vers le lieu où ces personnes avaient subi leur traumatisme ». La chercheuse appuie sa réflexion avec les travaux de Johan Galtung, ou d’Ulrick Beck auteur du livre "La société du risque" : les risques majeures que nous devons désormais subir sont engendrés par la société elle-même, et cet accident nucléaire par sa politique de gestion engendre violence et exclusion.

Enfin, l’auteur s’intéresse à l’incitation obstinée au retour dans les territoires encore inégalement décontaminés et s’interroge sur le concept de résilience, concept aujourd’hui utilisé comme un slogan partout. Reloger les populations déplacées n’a pas été l’option choisie par le gouvernement. Au contraire, et cela s’accompagne d’une politique de décontamination (qu’il fallait de toute façon tenir) et simultanément d’une politique de communication sur le risque. Dès la fin de l’année 2011, le gouvernement adopte loi et feuille de route pour traiter la pollution. Cette politique de décontamination est accompagnée par un outil, doté d’un budget conséquent : une communication du risque. Communication qui se déploie par tous les outils imaginables : campagnes d’informations sur la radioprotection (campagnes qui ressemblent à du bourrage de crâne sous formes de dialogues, de workshop avec des résidents choisis), déploiement de ressources et de consultants, programme Ethos Fukushima (créé sur le modèle de celui de Tchernobyl) ayant pour but de relancer l’économie locale ; mais aussi par différents lieux de mémoire mettant en récit la catastrophe pour mieux faire croire que la page est tournée, les leçons retenues et la reconstruction terminée !

Par « tous les moyens la résilience est prônée », une résilience qui interroge la sociologue (ne permet-elle pas de faire accepter le pire ?) qui cite une autre sociologue, Eva Illouz, dont les analyses correspondent à la situation de Fukushima : « subrepticement, cette notion déplace la responsabilité de la violence vers les victimes elles-mêmes, qui sont appelées à surmonter les difficultés et à en tirer les leçons ».

Qu’en est-il dix ans après ? La reconstruction est-elle possible ? Si le budget mis en œuvre est « pharaonique » les retombées semblent bien limitées, et le seront, parce que la tendance générale chez la grande majorité de la population est de refuser le retour : manque d’infrastructures médicales, aménagements urbains détruits, délitement du lien social, et surtout une vie reconstruite ailleurs. Comme le dit une personne rencontrée pour un entretien :                                    « pourquoi devrions-nous rentrer dans un village désert où l’environnement ne nous permet pas de vivre librement et en sécurité ? »                                             En fait, ce sont des personnes âgées qui reviennent vivre dans l’ancienne zone évacuée « principalement pour mourir à l’endroit qui les a vues naître et grandir ». Une deuxième épreuve les attend donc, celle du retour. Mais ont-elles vraiment le choix ? « Face à l’arrêt des aides au refuge, les réfugiés se trouvent pris dans un étau dont il leur est impossible de se défaire. Ils sont coincés entre le jugement de ceux qui les considèrent désormais comme des profiteurs et leur situation réelle, celle où ils ont tout perdu et où ils vivent dans une contamination environnementale encore trop élevée, parfois sans revenus ».

En fait ce retour ne va pas de soi. Il est plus complexe qu’il n’y paraît et dépasse les simples mesures de la radioactivité. La catastrophe a provoqué une situation qui nous a entraîné au bord d’un abîme.

Reste à espérer que les manquements des institutions (conséquences psychologiques insuffisamment prises en compte, mauvaises interprétations du désarroi des réfugiés, une meilleure intégration sur le lieu de refuge favorisée par un systématique, continu et meilleur suivi social etc.), mais aussi, plus universellement, qu’un cadre économique modifié et sorti de cette idéologie productiviste nous mènent loin de cet abîme.

>>> prolongement de lecture parce qu'il s'interroge sur ce concept de résilience. Le livre, lui aussi paru ce premier trimestre 2021, aux éditions L'échappée, "Contre la résilience, à Fukushima et ailleurs", écrit par Thierry Ribault, par ailleurs "collègue" de Cécile Asanuma-Brice. Ils ont mené ensemble des entretiens dont on retrouve des extraits dans "Fukushima dix ans après".

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