mercredi 10 septembre 2025

Les photographes et la Bombe atomique - 2 ième série

Les 6 et 9 août 2025, cela fera 80 ans que deux bombes atomiques frappaient Hiroshima et Nagasaki, faisant plusieurs centaines de milliers de victimes. Deux largages qui furent des essais, des « tests » et qui ouvrirent la porte à l’armement nucléaire. L’année dernière, Nihon Hidankyo (Confédération japonaise des organisations de victimes des bombes A et H créé en 1956) s’est vu attribuée le prix Nobel de la Paix. La visite du Mémorial de la paix d'Hiroshima fut pour moi terriblement émouvant. Cette commémoration me permet d'approfondir mes connaissances, particulièrement les traces photographiques laissées. 

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/a6/Peace_Flame_Hiroshima_20120128.JPG

Cette 2 ième série sera consacrée aux artistes.

Shomei Tomatsu (1930-2012) 

 

Dans les années 60, ce photographe, à travers une démarche radicale et documentaire, a produit l’une des séries les plus connues sur la bombe atomique. Il a choisi de donner la parole aux rescapés et aux oubliés, dévoilant la monstruosité restée intacte des peaux brûlées et des visages défigurés. Certaines de ses photos les plus emblématiques sont : « 11h02 Nagasaki » représente une montre déterrée à 700 mètres de l’épicentre, soulignant le seul point commun entre la destruction nucléaire et la création photographique. Le temps figé par le flash photographique évoque le pikadon (l’éclair et le bruit de l’explosion). D'autres clichés montrent des objets symbolisant l’horreur passée, telle une bouteille de verre fondue par la chaleur, évoquant un membre brûlé. « Il y a deux heures à Nagasaki. 11h02 le 9 août 1945 et tout le temps depuis », explique Shomei Tomatsu. 

Hiromi Tsuchida (1939)  

Il commence sa carrière de photographe en 1971. En 1978, il reçoit le Prix Ina Nobuo pour son travail sur Hiroshima et les conséquences de la bombe atomique : Hiroshima 1945-1979. Travail qu’il continue à documenter avec Hiroshima Monument (1979) et Hiroshima Collection (1981)

Domon Ken (1909-1990)  

Figure marquante de l’histoire de la photographie japonaise, Domon commença en juillet 1957 à effectuer des voyages à Hiroshima, six au total jusqu’en novembre 1957. Il a passé en tout 36 jours à faire des interviews et des photos. Les témoins de ses 6 visites à Hiroshima le décrivent comme « possédé », enchaînant les visites sur les sites de diverses institutions telles que l’Hôpital des rescapés de la bombe atomique et des écoles destinées aux orphelins de la guerre, aux enfants ayant des besoins spéciaux et aux aveugles. Même après que les projets pour son livre Hiroshima (publié en 1958) eurent abouti, Domon a effectué près de dix allers et retours supplémentaires entre Tokyo et Hiroshima, et pris un total de 5 800 négatifs. Il en tira 800 images, dont il ne retint que 171 pour figurer dans le livre. Ces images crues et sans artifice, rappel d’une douleur nationale encore vive, choqueront la population japonaise, mais connaîtront un vif succès. Kenzaburō Ōe décrit cette série photo publiée en 1958 comme la première grande œuvre contemporaine au Japon.  

Ishiuchi Miyako (1947)  

S’intéressant à la mémoire et aux effets visuels du temps, dans sa série ひろしま/hiroshima, elle a photographié des vêtements et des accessoires laissés par les victimes de la bombe atomique de 1945 à Hiroshima. Photographier des effets personnels du passé est une technique qu'Ishiuchi a commencée avec une série nommée Mère, initiée après la mort de cette dernière. En 2007, le musée commémoratif de la paix d'Hiroshima a ouvert ses archives à Ishiuchi, et depuis lors, elle a photographié des centaines d'artefacts. Certains des objets provenaient de bâtiments bombardés ou étaient retrouvés dans les rues ; d'autres venaient de familles qui avaient conservé ces objets pendant des décennies après l'explosion. Au début de son projet, Ishiuchi photographiait les objets sur une table légère, rendant les vêtements translucides. Elle s'est ensuite déplacée pour photographier la table et au jour, rendant les photographies plus « sur la chose physique elle-même ». Tous les objets sont fragiles, de sorte que le personnel du musée mettait soigneusement chacun pour Ishiuchi sur un plateau ou sur le sol.  

Haruka Sakaguchi  

Elle est photographe indépendante installée à New York. Dans le cadre de son projet 1945 (2017), elle a photograph des survivants de la bombe atomique, ou hibakusha, et leur a demandé d'écrire un message aux générations futures. Les traductions en anglais de tous ces messages, des témoignages complets et des récits d'autres hibakusha sont consultables sur le site : 1945project.com

Yoshikatsu Fujii  

Hiroshima Graph est un travail consacrée aux stigmates des guerres qui ravagèrent cette région. Il comprend deux séries : Rabbit abandon their children (2017) et Everlasting Flow (2019) qui donneront deux livres auto-édités, l’artiste japonais mêle le personnel et le document, et exhume les souvenirs de ceux qui ont vécu l’horreur de la bombe atomique. Rabbit abandon their children : la petite île, d’Okunoshama, dans la préfecture d’Hiroshima, pendant la seconde guerre mondiale accueillait des usines production de gaz toxiques et d’armes chimiques, et où travaillèrent plus de 6 700 ouvriers. Pour rendre compte de ce passé, Yoshikatsu Fujii a mixé les techniques. Il a recueilli des témoignages d’ouvriers empoisonnés et collecté de rares images d’archives, qu’il a combinées à ses propres photographies des bâtiments et équipements abandonnés après le conflit. Everlasting Flow est consacré au bombardement d’Hiroshima, avec le même travail photographique.  

Kikuji Kawada (1933)  

Il publie en 1965 le livre Chizu (The Map), véritable livre-objet (récemment revisité dans Endless Map - 2021) constituant une réponse visuelle saisissante au traumatisme de la défaite du Japon. Dans ce livre désormais iconique, et encensé par la critique, Kikuji Kawada explore la défaite japonaise et l’occupation des alliés en juxtaposant rouille, cartes topographiques et vestiges d’Hiroshima. Son travail brouille la frontière entre documentaire et métaphore : « Je cherche à photographier l’invisible qui innerve chaque époque », expliquait‑il en 2024. Chizu (1959‑1965) est une série qui mêle gros plans de surfaces métalliques corrodées et fragments d’architecture d’Hiroshima. Assemblées comme des cartes éclatées, ces images traduisent l’empreinte durable de la bombe atomique. La relecture de 2021, Endless Map, juxtapose tirages d’époque et scans grand format pour interroger la persistance des souvenirs. Dans The Photobook : A History, Martin Parr et Gerry Badger décrivent Chizu comme l'un des quatre livres qui « constituent les mémoriaux les plus importants de la photographie pour l'événement déterminant de l'histoire japonaise du XXe siècle » et qu'il s'agit de « l'ultime livre photo en tant qu'objet, combinant une attention typiquement japonaise à l'art de l'emballage raffiné avec une photographie, un texte et une typographie percutants – une véritable pièce photo-texte. Aucun livre photo n'a eu autant de succès en combinant le design graphique et la narration photographique complexe. » O'Hagan a écrit dans The Guardian qu'il s'agit « peut-être du livre photo japonais le plus complexe et le plus puissamment évocateur jamais conçu [...] Tour à tour impressionniste et surréaliste, le livre exige un degré de contemplation patiente et silencieuse qui fait écho à l'acte de se souvenir. »

 

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