Il y a dans le dictionnaire sur le Japon de Louis Frédéric, une entrée au nom de Tanaka Shozo, le personnage n’étant pas oublié dans son pays, et les éditions Wildproject avait eu l’excellente idée de traduire le livre que le britannique Kenneth Strong avait écrit au milieu des années 70.
Tanako Shozo est l’archétype du marginal se battant de l’intérieur contre le pouvoir établi, soit concrètement contre la pollution industrielle et la collusion entreprises-état, et cela, c’est un fait notable, à la fin du 19ième siècle, soit à une époque où la défense de l’environnement et celle des victimes des pollutions sont inconnues. Les précurseurs sont toujours des originaux, et c’est le cas pour Shozo (1841-1913), qu’on désignerait aujourd’hui comme un lanceur d’alerte, et qui est considéré comme un écologiste avant l’heure.
L’existence de Shozo suit la naissance du Japon moderne : fin de la féodalité, première constitution du pays, premières élections et apprentissage de la vie politique. D’abord chef de village, il deviendra ensuite député, d’abord dans une assemblée régionale puis, à la Diète (Parlement du Japon). Mais il n’a pas d’autre ambition que de s’engager dans la vie publique et de renoncer à la réussite ou au gain personnel : « Ainsi, résolu à faire de la frugalité une règle de vie et à toujours me satisfaire de vêtements et de nourriture simples, je m’abandonnais à la politique (p. 99). De fait, il était souvent très mal habillé, et logé dans de misérables auberges. La singularité de Shozo est d’avoir toujours été comme chef de village puis par différentes activités professionnelles, au contact de la vie des gens ordinaires et de la réalité du pouvoir. Pour lui, une institution représentative et des lois au service du peuple, doivent établir la confiance de la population. L’avenir lui donnera tort… Ce qui se traduira par le progressif rejet de la politique au sens conventionnel, attitude « remarquablement moderne » (p. 99).
Ses combats furent nombreux : contre les abus de pouvoir et le travail forcé imposé par un gouverneur de province, ce qui lui valut de nombreux séjours en prison.
Mais deux combats majeurs auront animés sa vie : la pollution engendrée par les mines de cuivre d’Ashio, puis la défense du village de Yanaka, promis à la submersion pour créer un lac artificiel.
Shozo a laissé de nombreuses traces écrites (lettres et journal intime) et au moment où paraissait cette biographie de Kenneth Strong il n’était pas un inconnu.
Combats longs : il s’engage dans le premier au début des années 1890 ; combats douloureux, car outre les répressions violentes de la police lorsque les paysans se mobilisaient, le mépris, l’indifférence, la complaisance des autorités furent terribles : « Pendant plus d’une décennie, le gouvernement Meiji avait fait [des exigences du développement industriel] sa priorité, et pour l’intelligentsia du pays, résolus à la création systématique d’une base industrielle moderne, il allait de soi que, lorsqu’il y avait conflit [.] les besoins de l’industrie étaient trop pressants pour être frustrés par des accès locaux de la détresse paysanne » (p. 167).
Collusion entreprise-état ? Ça ne vous évoque rien ? Ça ne vous rappelle rien ?
Nous sommes au 19 ième siècle et le Japon entre dans la modernité : autrement dit dans le joyeux capitalisme et toute sa splendeur ! Le Japon développe son industrie et cela à n’importe quel prix, l’État japonais accompagnant toujours les entreprises et faisant preuve d’une indifférence totale face au sort de la population.
Il serait trop long de vous raconter ces deux histoires : il vous faut juste malheureusement savoir que l’exploitation étant jugé prioritaire pour le pays, les populations ne comptaient pour rien.
« Lorsque le gouvernement d’une nation est haï par son peuple, et que la Diète ne peut plus avoir confiance en lui, n’est-ce pas le concept même de la nation qui est dévalué ? Si le peuple n’est pas protégé par la loi, il n’a aucun devoir de la respecter ; et où il n’y a pas de respect pour la loi, qui peut prédire le mal qui en découlera ? » (page 186).
Shozo était un homme qui ne mâchait pas ses mots, notamment à la Diète lorsqu’il posait des questions aux ministres concernés, un homme « individualiste intransigeant dans une nation conformiste et collectiviste, [ayant] une vénération vieux jeu pour l’empereur » (p. 29), et traita des membres du gouvernement de traître et de criminel.
Sa trajectoire a ceci de remarquable qu’il a quitté le monde politique ordinaire pour défendre, vivre avec les démunis, jusqu’à s’identifier à leur vie.
Le biographe explique également qu’en quittant ses fonctions de député, la vie intérieure de Shozo s’est élargie, et qu’à la suite de la défense des victimes, est apparu un nouvel impératif : respecter la terre et sa force productive. Défendre l’environnement devient un problème moral.
Cette biographie est superbe, fruit d’un travail impressionnant dont il y aurait encore bien à dire.. Plus de 400 pages, et une multitude de détails et de références. On suit quasi pas à pas le combat de Shozo, son obstination, ses extravagances, ses errements mystiques : « Shozo lui donna l’impression d’être non pas un homme très instruit, ni un génie au sens habituel du terme, mais un nessei naru seishinka, un homme d’une sincérité et d’une force de caractère hors du commun » raconte une personne qui l’a croisé (p. 103).
Kenneth Strong s’est fasciné pour ce personnage incroyable, ce combattant solitaire, sincère et dérangeant, on le comprend !
Ressources :
- Mine de cuivre d'Ashio : pour s'infomer, il y a la page wikipedia. Un historien, Cyrian Pitteloup a consacré sa thèse à l'affaire d'Ashio ; plus court (!), on peut lire un article de cet historien dans la revue Cipango (23/2020) sur la première mise en main par l'état japonais sur l'affaire en 1897 ; ou encore un article dans la revue siècles sur la pollution des eaux à l'ère Meiji.
- Sur Yanaka, une page (en anglais) : Environnental Sustainable in Japan 2016
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