Image © FUJITSUKA Mitsumasa
C’est en lisant L'Architecture du monde d’après
qu’a écrit Toyo Ito que j’ai découvert cet architecte japonais né en 1941.La société japonaise a-t-elle vraiment besoin d’architectes ? s’interroge Toyo Ito : suite au grand séisme qui a frappé le nord est du Japon, et à l’heure de la reconstruction, les collectivités locales ne les sollicitent quasi pas. Pourquoi ce manque de confiance, cette défiance ?
Plutôt que d’y voir un aveuglement, il écrit que c’est en partie la faute des architectes eux-mêmes, qui, attachés à leur expression personnelle, ne travaillent guère en fait pour la société : « Tous les architectes pensent construire pour la société, pour les gens. Mais dans la société contemporaine gouvernée par une économie globalisée, l’architecture est faite et défaite par des forces considérablement plus puissantes que le sens moral et la bonne volonté des architectes. Pratiquement aucune place ne reste pour l’élaboration d’espaces publiques ou communautaires... »
Les interrogations de Toyo Ito sur le sens de son travail ne datent pas des catastrophes de mars 2011, mais elles entrent en résonance avec ce traumatisme et trouvent alors à se matérialiser : une architecture du jour d’après. L’expression a un double sens : une architecture repensée pour que les créateurs intègrent dans leur proposition les besoins des habitants, et une architecture d’après la catastrophe pour aider les régions sinistrées.
Cette volonté de changement dans son parcours, c’est ce que raconte ce livre.
Un livre d’architecture, certes, mais très accessible, sans jargon pour spécialiste : soit tout à l’image de cet architecte qui se révèle très attachant par son engagement et son absence de prétention auteuriste.
Pour Toyo Ito l’architecture n’est pas un art, et ne doit pas se trouver confinée dans une sorte d’art pour l’art. Il n’y a sans doute que ceux pour qui le « moi » prime avant tout pour le croire (l’architecture-spectacle qui croit qu’une bonne architecture est foncièrement spectaculaire !)
La doctrine moderniste et son aveugle confiance dans la technologie sont aussi pointées du doigt : concept de « prévisibilité », logique rationaliste font que les décisions sont prises sur des chiffres, que les responsabilités sont seules portées par ces chiffres.
Le séisme a brusquement mis en lumière le futilité de cette recherche dans la sophistication.
Globalement l’architecte japonais s’interroge sur la pensée dite moderniste : c’est « une conception séparant clairement les choses… Une netteté qui a profité au développement technologique, mais qui a aussi évacué les zones grises de l’ambiguïté ». Or la richesse d’une société réside dans cette ambiguïté (par exemple l’architecture traditionnelle japonaise est ouverte sur la nature, elle relie les pièces entre elles de façon indéterminée, indépendamment de leur fonction). Soit, trop de fonctionnalisme, trop de gestion et d’administration. (Dans la première partie du 20ème siècle les architectes modernes proposaient une réforme sociale fondée sur une architecture plus lumineuse et aérée. Elle ne faisait qu’un avec un mouvement qui voulait faire évoluer la société. Mais aujourd’hui, seule la critique a survécu).
Trop d’abstraction et de concept aussi déplore l’architecte, notamment dans les formations. Coupé des réalités sociales, on ne s’étonnera pas, même si c’était prévu sur le papier et les plans ! qu’une collectivité ou une communauté n’émerge pas.
Le livre, fruit d’un projet éditorial visant à interroger sa trajectoire en architecture, lui permet de revenir sur sa carrière, sur les interrogations et les changements qu’elles ont provoqués. Si Tokyo a longtemps incarné pour lui la nouveauté, la modernité, elle ne fait plus rêver : elle « n’est plus qu ‘une machine à matérialiser les flux invisibles d’énorme capitaux ».
Toyo Ito revient donc longuement sur son parcours, lui qui a choisi le cursus d’architecture sans réelle motivation (diplôme en 1965 ; intégrant l’agence de Kiyonori Kikutake (courant métaboliste) qui lui permettra de travailler à la préparation de l’Exposition Universelle d’Osaka ; mais déçu par les propositions manquant d’attrait, il quitte en 1969 l’agence ; ouverture de son agence en 1971.
Toyo Ito rappelle qu’il appartient à une génération coincée entre les deux vagues contestataires de 1960 et 70. Trop jeune ou trop vieux, il n’a pas participé, mais il se sent contestataire et avec d’autres jeunes architectes ils se gardent à l’écart du pouvoir (on les appellera les « samouraïs campagnards en temps de paix » c’est-à-dire selon l’image en marge du pouvoir seigneurial. Cf un article de la revue Shin-kenchiku d’octobre 1979) ; début de construction de maisons (Toyo Ito explique les maisons qu’il conçoit à l’époque sont refermées sur elles-mêmes, à l’image de la désillusion des années 70, et seules pouvait compté de bâtir des choses artistiques en tournant le dos à la société conservatrice. L’air du temps était au repli sur soi. Il considère qu’à partir des années 70 la société n’a plus rien attendu des architectes. Avec la brusque poussée capitaliste, les architectes d’avant-garde comme Kenzo Tange ou les métabolistes engagés dans l’architecture sociale ont vu leurs relations avec les institutions se dégrader. La ville du futur dont ils rêvaient est passée à l’arrière-plan. Les architectes peinent de fait à s’intégrer à la société. Sans sollicitation pour des projets publics les archi tectes investissent leur frustration et leur énergie dans des maisons individuelles. Les architectes japonais sont sollicités à l’étranger qui reconnaît leurs originalités, mais peu au Japon. Ce problème d’isolement et de mauvaise intégration les architectes en sont aussi responsables. Souvent les jeunes architectes voulant lancer leur carrière construisent des maisons : un seul interlocuteur, et comme le niveau technologique de construction est élevé, on a de belles réalisations. Revers ils sont peu confrontés à la réalité sociale. En Europe c’est quasi l’inverse de jeunes architectes peuvent concourir pour des projets publiques. Mais le problème aujourd’hui c’est trouver des projets au milieu du capitalisme global ) ; mais au début des années 80, il se lassera de ces propositions et cherchera à dépasser la critique de la société en construisant des bâtiments ouverts sur la société. Pour rappel les années 80 la société de consommation connaît un boom énorme, et ses réalisations l’illustrent (légèreté et transparence). Si on consommait de l’architecture au même titre que la mode, pour Toyo Ito conscient de cette société consumériste, coupé de la réalité, pense qu’il faut s’y plonger pour mieux la dépasser ; première commande publique en 1988, un musée pour la ville de Yatsushiro, et première déconvenue avec le « dogme gestionnaire » qui empêche de toucher au contenu, à l’usage du bâtiment ; médiathèque de Sendai, 2001) et sur ses dernières évolutions : rapprocher l’architecture de la nature, repenser relation intérieur extérieur.
Travailler sur place avec des gens qui ont perdu leur famille ou leur maison, échanger, réfléchir avec eux ne peut qu’aboutir « à une remise en question de l’architecture telle qu’elle est maintenant ». Toyo Ito n’arrive pas sur place prisonnier du regard et du système moderniste : dans une ville comme Tokyo, chacun est sous le contrôle de ce système. C’est un véritable piège qui empêche toute initiative ou remise en cause. Dans le Tohoku dévasté, loin d’être « campé dans ma position d’architecte », il est à l’écoute des habitants : « les attentes des uns et des autres s’enchevêtrent ».
Toyo Ito s’interroge depuis longtemps sur sa place : pour lui ne pas être extérieur à la société est devenu une évidence ; s’ouvrir au contexte social. L’architecture ne peut se résumer soit à se soumettre à la société donnant priorité à l’économie, soit à la critique de cette société. Futile et affligeant écrit Toyo Ito : « le capitalisme construit des cités modernistes où la technologie est toute-puissante, et l’architecte n’est plus qu’un outil pour exposer aux yeux du monde la puissance économique ». Lui ne veut pas participer à cet mascarade et « ne participe qu’aux concours dont on peut espérer que le projet architectural aura une portée sociale ».
Quitter la posture -l’ego du créateur et l’emprise esthétique - et penser simplement comme un être humain.
Il milite pour une architecture qui ne soit pas de l’art : sa forme première est de bâtir ensemble quelque chose. L’acte de construire est un acte communautaire.
De même travailler en province est pour lui plus riche de promesse et d’invention ; en plus d’y retrouver un contact « vrai » avec la nature, ce n’est pas à Tokyo que peuvent émerger des nouveaux modèles.
« Passé » le choc du 11 mars 2011, que pouvait-il faire ? Des Maisons pour tous seront sa proposition. Elles seront des lieux de soutien moral pour les habitants, des lieux d’échange, de partage. Une dizaine de maisons a vu le jour ou était en cours de construction en décembre 2013.
Elles accompagnent un nouveau départ pour Toyo Ito pour explorer une architecture mieux intégrée dans l’environnement, et où homme et nature ne font qu’un. Le prix a été chèrement payé, mais ce que la catastrophe du 11 mars a enseigné.
Il n’y a pas de hasard quand en parallèle du livre de Toyo Ito, je lisais l’essai d’un universitaire, spécialise en architecture, Mickaël Labbé : Reprendre place, contre l’architecture du mépris, où sont reposés les questions essentielles d’une pensée politique de la ville : Qui fait la ville ? A qui appartient-elle ? Pour qui est-elle faite ? En un mot : qui a droit à la ville ?
Ces questions croisant celles posées par Toyo Ito.
Le site de Toyo ito >>> ICI
Conférence de Toyo Ito : 7 avril 2014 à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine
Quelques liens vers des articles :
Itō Toyō et la question de « l’agir technique et social » / Xavier Guillot, travail de recherche publié dans la revue Projets de paysage, 2020
(petite) Interview pour l'Union Internationale des Architectes,2017
Toyo Ito, l'architecte de la maison pour tous / holocene design gallery, novembre 2016
(document issu d'un mémoire de fin d'étude d'architecture) Toyo Ito Architecte / Christophe Van Gheluwe


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